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Anne-Marie Ouellet - SECONDES ZONES

18 mai 2012 - 27 juin 2012

Par son plus récent projet, FACTION, Anne-Marie Ouellet s'est attardée à nos espaces urbains, qui sont quadrillés de manière à contrôler et à régir nos déplacements. Par une approche conceptuelle et contextuelle, son travail s'insère dans le tissu urbain et les espaces dédiés à l'art.

Par le projet SECONDES ZONES, elle poursuit sa réflexion sur l'uniforme, l'organisation et la communauté en lien avec l'histoire et le rôle de la place publique. À la manière d'un laboratoire, elle travaille par observation, planification et expérimentation de différents déplacements et occupations de groupes.

SECONDES ZONES est une plateforme mise en place pour expérimenter l'usage de la place publique et plus spécifiquement, de la place des Festivals. Partant du constat que la transformation des places publiques en espaces de spectacles amène un questionnement sur le libre usage de ces zones et sur la marge entre le spectacle et le non-spectacle, ces actions, parfois chorégraphiées, d'autres fois improvisées, tentent par leurs formes « anti-spectaculaires » de transgresser la fonction et les attentes des occupants de ce lieu officiellement dédié au divertissement des foules.

Le groupe, constitué de volontaires recrutés par le biais de communiqués, se retrouve dans une position où il a la possibilité d'expérimenter l'usage de la Place des festivals et de ses alentours. L'uniforme que revêtissent les participants (composé d'un T-shirt et d'une veste) agit à titre de marqueur faisant apparaître les corps unifiés lors des regroupements.

Pour suivre les développements du projet, consultez le www.secondeszones.blogspot.com

 
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Place aux spectacles

Par Eleonora Diamanti 

texte présenté lors du finissage de  le 27 juin 2012

 

Dans un texte fondateur, publié en 1971 et intitulé « Pour une définition de l’architecture au Québec », Melvin Charney, architecte, artiste et professeur, souligne le « rôle central des significations de la rue et de la place dans l’organisation des villes et cités québécoises »[1]. Cette affirmation se révèle encore plus actuelle et appropriée dans le moment présent où des nouvelles places surgissent sur le sol montréalais, en particulier dans le Quartier des spectacles. Des places qui remettent en question le rôle et la signification de la place publique au sein de la ville. Des places que je nommerai des « places-conteneurs ».

La place publique montréalaise

Dans le contexte montréalais, la place publique a subi de nombreuses transformations au fils du temps, de la proto-place montréalaise, qui constituait le lieu d’échange commercial et social, accueillant le marché à foin et les institutions religieuses et politiques, à la place quadrangulaire classique, en passant par le square d’origine britannique. À partir des années soixante, avec le passage de ville à métropole, la plaza fait son apparition sur le territoire montréalais, dans la nouvelle vague de thématisation de l’espace qui influence aussi la construction d’une place sui generis, la Place des arts. 

La Place des arts

La Place des arts, inaugurée en 1963 par le maire de l’époque Jean Drapeau, peut être considérée comme le précurseur des places du Quartier des spectacles. Ayant servi de lieu-vedette à l’occasion de l’Exposition universelle de 1967, elle aspirait, plus généralement, à devenir le lieu d’accueil pour « les plus grandes compagnies et les artistes les plus prestigieux au monde », ainsi que de « doter Montréal d’une salle de concert à la mesure de ses besoins et de ses aspirations »[2]. Sa conformation fut profondément influencée par la mode en vogue, durant cette période, des Arts Centres américains, tout en voulant rester dans sa particularité francophone. En plus, elle s’insère dans le contexte de la Révolution tranquille, étant le théâtre des revendications provenant du climat de la période. À ce sujet, Gildas Illien, auteur d’une étude approfondie de la Place des arts, soutient qu’il s’agit d’un espace « qui cristallise aussi bien les tensions caractéristiques d’une société à un moment de changement radical comme la Révolution tranquille »[3]. De plus, l’endroit choisi pour bâtir le nouveau complexe culturel n’est pas tout à fait innocent. Il se situe dans la continuation du centre-ville vers l’est francophone, proche du boulevard Saint-Laurent, ligne imaginaire et symbolique de démarcation entre les communautés fondatrices de la ville, francophone et anglophone, ainsi que point d’entrée pour les immigrants à l’espace urbain montréalais.

La place se caractérise en tant que complexe culturel, une acropole plutôt qu’une agora. Place surélevée et en retrait de l’espace urbain, proche de la rue Sainte-Catherine, artère commerciale de la ville, sa forme est constituée par un quadrilatère cerclé par quatre rues et sa surface est occupée par un complexe d’édifices voués à la fonction culturelle : six salles de spectacle et le Musée d’art contemporain y ont leur siège, de même que quatre organismes artistiques. L’espace public, appelé Esplanade, se situe dans la partie centrale, interstitielle et extérieure de la place. La Place des arts constitue la première pierre posée pour la réalisation d’un espace thématisé qui sera complété avec la construction du Quartier des spectacles, 40 ans plus tard.

Les places du Quartier des spectacles

Lancé en 2005, le Quartier des spectacles constitue un projet phare dans l’urbanisme montréalais, dont la partie principale prévoit la construction d’un système interconnecté de places publiques reliées à la place centrale qui demeure la Place des arts. Ce complexe se compose de la Place des arts, la Place des festivals, la Promenade des artistes, le Parterre et l’Esplanade Clark (en construction). Il s’agit de grandes surfaces vides et dépourvues de tout renvoi mémoriel, historique ou politique, tandis que la présence de commerces et d’organisations proposant une offre culturelle est très forte. La place devient donc un espace thématisé, voué à une typologie d’usage spécifique et ayant une fonction particulière : celle de l’offre culturelle et de sa consommation.

Afin de comprendre cette mutation, j’émets l’hypothèse que la nouvelle tendance dans la conception des places publiques du Quartier des spectacles, reflète une volonté de réaliser de nouveaux espaces publics qui se caractérisent par de grandes surfaces vides, privées de renvois mémoriels ou historiques et axées sur l’iconicité, l’éphémère et le présent, afin de dépasser des possibles revendications et réappropriations particulières de l’espace et de projeter une nouvelle identité urbaine institutionnalisée. Ce que je nomme des « places-conteneurs ».

En fait, la place publique montréalaise, ses monuments et ses édifices ont souvent été le champ d’inscription de sujets institutionnels, commerciaux et religieux mais aussi de réappropriation de la part de communautés et de sujets particuliers. Deux exemples très récents vont dans cette direction. Le premier est le mouvement Occupons Montréal qui, faisant écho à Occupy Wall Street au Zuccotti Park de New York, s’est réapproprié le Square Victoria, place-symbole des pouvoirs financiers auxquels le mouvement s’oppose. Le deuxième est le mouvement de grève étudiante de 2012 qui s’est déversé quotidiennement et pendant plusieurs mois dans les rues de la métropole scandant « à qui la rue, à nous la rue » et élisant la Place Émilie-Gamelin comme lieu de rassemblement collectif.

Nous pourrions alors nous questionner sur les raisons pour lesquelles le grand mouvement de réappropriation de la place publique qui a vu le jour en 2012 à Montréal, du mouvement Occupons Montréal à la grève étudiante, n’ait pas choisi une des places du Quartier des spectacles comme lieu de rassemblement.

En effet, les manifestants se sont réapproprié les places en question à deux reprises, lors de deux occasions d’énormes rassemblements populaires organisés le 22 avril, à l’occasion du Jour de la terre, et le 22 mai 2012, afin de souligner les 100 jours de grève et de protester contre la loi 78, loi spéciale adoptée par le gouvernement du Québec le 18 mai afin de pouvoir mettre fin aux manifestations étudiantes.

Cette réappropriation visée et ponctuelle des places du Quartier des spectacles démontre que les places en question, vastes surfaces vides encadrées dans un espace fortement thématisé et contrôlé, n’incitent pas au rassemblement spontané ni à l’ancrage identitaire d’un groupe d’individus réclamant l’espace. Cependant, elles se prêtent, pour la première fois, aux grands rassemblements de masse organisés, et approuvés, pouvant accueillir plus de 100 000 personnes. Elles pourraient se délinéer, alors, comme les lieux de contestation et de réappropriation de la ville puisque, citant le socio-sémiologue Mark Gottdiener, « les espaces polysémiques thématisés peuvent contrôler les foules, mais ne peuvent pas orchestrer l’interprétation de l’expérience »[4].

 

Retour sur le projet Secondes Zones

Le projet Secondes Zones, mené par l’artiste Anne-Marie Ouellet sur la Place des festivals du Quartier des spectacles, en collaboration avec DARE-DARE, a exploré notamment cette tendance au contrôle de l’espace public qui se heurte à l’interprétation de l’expérience de la part des usagers.

Le titre, Secondes Zones, le souligne : il n’y a pas d’univocité dans l’expérience de l’espace public, mais de zones secondes, où l’espace conçu par les architectes et les urbanistes se mêle à l’espace vécu par les usagers, dont les artistes et leur relecture, ainsi que l’espace perçu dans la pratique spatiale elle-même, reprenant la célèbre formule à trois temps du théoricien de l’espace Henri Lefebvre.

Faisant référence plus spécifiquement à mon hypothèse sur la nouvelle tendance aux « places-conteneurs », le projet a souligné, une fois de plus et en profondeur, le caractère thématisé et hyper-contrôlé des places publiques du Quartier des spectacles. Les gestes posés par celles que l’artiste a nommées des « actions anti-spectaculaires », tout en restant dans la normativité d’usage de l’espace, ont remis en question ces usages mêmes en les retournant ou les resémantisant dans la perspective de tester les possibilités et les limites d’action sur la Place des festivals.

Le projet s’est déroulé sur quatre actions de groupe, dont les premières planifiées dans le moindre détail et la dernière laissée à l’improvisation et à la spontanéité des participants. Le groupe était formé d’une dizaine de personnes habillées avec le même uniforme, expressément conçu pour le projet par l’artiste. Les quatre actions ont été, chaque fois, précédées par une séance de planification par les membres du groupe et se sont déroulées pour la plupart en silence.

 

Première action

La première action, de la durée d’une quinzaine de minutes, a eu lieu le 18 mai, en groupe de 10 personnes. Elle avait été planifiée d’avance et prévoyait la mise en place d’une action donnant l’impression d’être le préambule à un spectacle, une performance ou toute autre action subséquente, qui toutefois n’arrivait pas. La performance jouait donc sur l’attente du spectateur/usager de la place ainsi que sur sa réaction face à la suite de l’action : déception, égarement, non-sens, indifférence, etc.

Deuxième action

La deuxième s’est déroulée le 1er juin sur l’heure de midi, quand la place est « prise d’assaut » par les personnes prenant leur dîner. Cette action, planifiée dans le moindre détail quelques jours plus tôt avec deux participantes, visait à remettre en question les usages de la place dans un moment spécifique, à travers une mise en scène d’une pause-dîner non conventionnelle par rapport aux usages communs. L’action a provoqué non seulement un questionnement chez les personnes présentes sur place, mais aussi une intervention de la part du Quartier des spectacles même. L’élément dérangeant pour les « contrôleurs » du périmètre ayant été une carte, réalisée par l’artiste, que le groupe a diffusée aux personnes demandant des informations sur les actions. La carte reprenait une phrase tirée du site Internet du Quartier des spectacles : « L’utilisation de l’espace public est un privilège et non un droit »[5]. Suite à cette performance, le groupe a été sollicité par le Partenariat du Quartier des spectacles (PQDS) à fournir tous les détails sur les actions futures et à ne plus diffuser la carte.

Troisième action

La troisième action a eu lieu le 14 juin dans le cadre du Festival de jazz, dans une place transformée en espace de spectacle, hors de l’ordinaire. En réponse aux requêtes reçues, le groupe a annoncé au PQDS son déplacement sur la Place des festivals pour aller assister au spectacle en programme. Une activité rentrant à plein titre dans la norme d’usage de la place durant les festivals. Quoi de plus « normal »?

Le groupe a, en effet, assisté au spectacle, mais mettant en scène des actions sortant de la normativité de la pratique « assister à un spectacle », comme par exemple donnant le dos à la scène plutôt que la regardant ou applaudissant les spectateurs plutôt que le spectacle.

Cet écart dans l’usage a provoqué, une fois de plus, un questionnement chez les autres personnes présentes sur la place qui se sont éloignées du groupe ou ont demandé des informations. En outre, à la fin de l’action, le groupe a agi spontanément pour la première fois depuis le début du projet, ajoutant une finale non prévue. La pratique prolongée et itérative de l’espace a donc commencé à affecter l’expérience des membres du groupe, mais aussi des « contrôleurs » de la place qui ont semblé être avisés de l’action. Les préposés à l’accueil et une personne, qui s’est révélée par la suite être en lien direct avec l’organisation du festival et du PDQS, ont, en fait, interpelé le groupe durant l’action avec des commentaires très pointus et informés. Parmi ceux-ci, une question posée à un des membres du groupe ressort avec toute sa puissance : « Êtes-vous dans le groupe d’occupation de l’espace public? », demande-t-il. La réponse d’un des participants est aussi tranchante : « L'usage de l'espace public est-il un droit ou un privilège? ».

Quatrième action

Enfin, la dernière action, ayant eu lieu le 21 juin, a voulu sortir de la représentation, de l’identification du groupe grâce aux uniformes et de la mise en scène d’usages et de leurs contraires. Le groupe s’est alors déplacé sur le lieu sans uniforme et agissant de façon spontanée. Chaque participant a mis en place des actions individuelles non accordées avec les autres ni planifiées d’avance. Si la performance a, encore une fois, attiré l’attention et provoqué un questionnement chez les personnes présentes, elle a aussi affecté, plus que les autres, les participants mêmes au projet.

En fait, après trois actions qui ont donné l’occasion aux participants d’explorer la place, acquérant une confiance croissante dans cet espace public qui devenait de plus en plus familier, cette dernière performance a donné la possibilité d’expérimenter individuellement et spontanément la Place des festivals.

Conclusion

Les actions ont eu des effets sur trois typologies d’usager de la place : les usagers-spectateurs, citoyens, touristes ou toute personne pratiquant l’espace de la place; les participants au projet ainsi que les sujets chargés du contrôle de tel espace. De plus, le contexte de réappropriation de l’espace public que a vécu la ville de Montréal durant la période dans laquelle le projet a eu lieu, notamment la grève étudiante, la promulgation de la Loi 78 ainsi que le mouvement Occupons Montréal, a fortement influencé les réactions chez tous les sujets touchés par les actions. En particulier les « contrôleurs » de l’espace qui étaient, plus que les autres, sollicités par tout élément dérangeant la normativité de l’usage de l’espace public.

En conclusion, le projet artistique Secondes Zones a confirmé l’hypothèse posée dans ce texte, soit que les places du Quartier des spectacles sont des espaces hyper-contrôlés et thématisés dans le but d’éviter toute revendication. L’intervention du PQDS en a été la - forte et claire - démonstration. De plus, les effets suscités par les actions chez les différentes typologies de sujets mentionnées, démontrent encore une fois l’assertion de Gottdiener que les espaces thématisés peuvent contrôler les foules mais ne sont pas en mesure d’orchestrer et de coordonner l’interprétation de l’expérience.



[1] Melvin Charney, « Pour une définition de l’architecture au Québec », in Melvin Charney et Marcel Bélanger, Architecture et urbanisme au Québec, Montréal, Les presses de l’Université de Montréal, 1971, p.39.

[2] Laurent Duval, L’étonnant dossier de la Place des Arts 1956-1967, Montréal, Louise Courteau éditrice, 1988, p.367 et 27. Laurent Duval était chargé des relations publiques à la Place des arts à l’époque.

[3] Gildas Illien, La Place des Arts et la Révolution tranquille, Québec, Les presses de l’Université Laval, 1999, p.23.

[4] Mark Gottdiener, The Theming of America, Boulder, Westview Press, 1997, p.158. Traduction de l’auteur. Texte original en anglais : « polysemic themed environment may control crowds, but they cannot orchestrate the meaning of the experience ».

[5] La phrase a été tirée, par l’artiste, de la section « Tenir un événement sur les places publiques » du site du Partenariat du Quartier des spectacles : www.quartierdesspectacles.com/a-propos/tenir-un-evenement.

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Retour sur Secondes zones d’Anne-Marie Ouellet

par Annie Hudon Laroche 

 

Un petit groupe d’individus, sous l’impulsion de l’artiste Anne-Marie Ouellet, s’est donné pour mandat d’expérimenter l’espace public. Arborant le même uniforme, un simple t-shirt aux couleurs du projet Secondes zones, ce groupe a cherché à tester les différents usages de la place des Festivals, cette figure emblématique du Quartier des spectacles. Ils ont ainsi adopté différentes postures, tantôt assimilables aux usages suggérés, tantôt légèrement décalées par rapport à ceux-ci, pour mieux questionner cet espace qui participe de ce grand projet d’aménagement et de revitalisation du centre-ville de Montréal. Comment peut-on s’immiscer au sein d’un espace balisé conceptuellement par de grandes orientations et occuper par une programmation officielle (festivals, animations de rue, interventions lumineuses, etc.)? Quel est le degré de porosité de cet espace et sous quelles conditions peut-on s’y inscrire? Voici quelques-unes des interrogations lancées par le projet Secondes zones.

Inaugurant le nouveau site de DARE-DARE, Secondes zones, se voulait un laboratoire ouvert, un groupe de recherche informel, pour expérimenter cet espace urbain dédié à la présentation de festivals et d’événements à grands déploiements. C’est mu par un questionnement sur la transformation des places publiques en espaces de spectacles, qu’Anne-Marie Ouellet a recruté, par le biais de communiqués, des volontaires pour participer à son projet. Dix-sept personnes au total, provenant d’horizons différents, ont répondu à l’appel, prenant part dans la majorité des cas à plus d’une action. Si la première action a été proposée par Anne-Marie Ouellet, les trois autres actions ont été élaborées en groupe lors de rencontres préliminaires en petits comités, pour être ensuite proposées et retravaillées par l’ensemble des participants avant chacune des actions. Une seule consigne dictée par l’artiste a prévalue pour l’ensemble des actions: celle de ne pas parler. Les participants ne devaient pas se parler entre eux, ni répondre aux interrogations des passants. Si une telle éventualité se produisait, les participants devaient simplement remettre une carte présentant la citation : « L’utilisation de l’espace public est un privilège et non un droit » ainsi que les adresses web du Quartier des spectacles et celle du projet. C’est en furetant sur le site web du Quartier des spectacles, qu’Anne-Marie Ouellet a été interpellée par cette affirmation que l’on retrouve dans un document intitulé : « Demande d’occupation des espaces publics du Quartier des spectacles »[1]. Une phrase qui privilégie clairement une certaine conception de l’espace public et est qui fort révélatrice des enjeux qui sous-tendent l’espace public actuel.

Dans cette affirmation deux conceptions de l’espace public s’opposent. La première, pragmatique, concerne l’aménagement urbain. L’espace public est planifié, aménagé et contrôlé en fonction d’objectifs bien définis. Les pouvoirs publics veulent, notamment, faire des espaces publics des espaces de divertissements, de spectacles afin de positionner la ville sur le plan international et d’attirer à la fois les touristes et les investisseurs[2]. Une conception qui dessine un paysage urbain tel un espace neutre, un canevas vierge pour recevoir de grands événements. La seconde conception, quant à elle, relève de la philosophie politique. L’espace public y est défini comme un espace ouvert à tous dans lequel s’active le libre jeu des différences et des ressemblances de chacun et qui participe à l’ « apprentissage de l’altérité »[3]. Il renvoie davantage à un espace symbolique assimilable à la définition que fait Marc Augé d’un lieu, c’est-à-dire un espace dans lequel les individus s’identifient, nouent des relations amicales ou conflictuelles et « retrouvent les traces diverses d’une implantation ancienne, le signe d’une filiation »[4].L’espace public actuel s’active entre ces deux pôles, quelque part entre cette tentative de contrôler et de sécuriser l’espace et l’expression de la différence, de l’altérité, qui s’exprime notamment à travers les usages que font les individus de ces espaces. 

Action 1

Ces usages ont été expérimentés de diverses manières par les participants de Secondes zones. Des actions qui ont été réalisées dans le contexte particulier des manifestations étudiantes contre la hausse des droits de scolarité, qui ont mené à des revendications sociales plus larges de la part des citoyens de tous âges, lors des manifestations aux casseroles. C’est donc à quelques heures des résultats de votes de l’Assemblée nationale de la Loi 78, qu’a eu lieu la première action de Secondes zones lors de laquelle les participants ont cherché à s’approprier et à expérimenter l’espace, qui n’était occupé à ce moment par aucun événement. Arrivant sur le site chacun de leurs côtés, les participants se sont assemblés peu à peu pour former un cercle, reprenant ainsi la forme centrale des fontaines. Ils ont ensuite déambulé dans l’espace deux par deux, avant de se regrouper  quelques minutes sur les différents paliers d’un escalier faisant face à la place des Festivals. Puis, à la file indienne, ils ont quitté le site. Une action ténue qui leur a permis d’expérimenter non seulement l’espace mais également, les principaux axes du projet, notamment l’effet de groupe, la visibilité et l’anonymat. En arborant la même tenue, les participants de Secondes zones créent des rappels visuels, des motifs dans l’espace lorsqu’ils sont rapprochés, alors qu’ils retrouvent leur anonymat et leur individualité lorsqu’ils marchent seuls, ressemblant à n’importe quel autre citoyen. Une visibilité de groupe qui amène non seulement une cohérence visuelle mais qui alimentera également au fil des actions un sentiment d’appartenance qui a facilité, aux dires de certains participants, l’intervention dans l’espace public. Cette action se joue aussi de la réceptivité et de l’attention que les passants et les individus présents sur le site ont par rapport à leur environnement. Les participants cherchaient, lors de cette action, à simuler le début d’un événement ou d’une animation alors que rien ne se produisait, la chorale demeurant muette. Ce sentiment de déception, d’interrogation inassouvie est souhaité par Anne-Marie Ouellet et est au cœur du projet Secondes zones

Action 2

L’indétermination, quant à la nature du projet, a soulevé de nombreux questionnements lors de la deuxième action et a permis de mettre en lumière la grille implicite des usages de la place des Festivals. L’action s’est déroulée durant le montage du Festival des Francofolies de Montréal, les participants de Secondes zones ont alors reproduit les comportements usuels des usagers du site à l’heure du diner, mais de manière opposée. Ils se sont d’abord positionnés debout, chacun près de citoyens, sur la partie gazonnée du site, alors que c’est l’endroit où habituellement les gens assoient ou s’allongent pour se reposer. Plutôt que d’y prendre place, pour y manger leurs sandwichs, ils ont choisi de s’installer sur la bordure du trottoir qui longe la terrasse d’un restaurant. Un mouvement qui n’a pas tardé d’attirer l’attention d’un serveur, qui a interpellé Anne‑Marie Ouellet pour lui demander poliment, s’ils ne pourraient pas aller manger plus loin puisqu’il y avait des espaces prévus à cet effet et qu’ils dérangeaient leur clientèle, comprenant ainsi implicitement l’essence même de l’action. Le groupe s’est alors simplement assis un peu plus loin à même la rue, fermée à l’occasion des festivals. Leurs présences décalées, incongrues par rapport à l’aménagement du site a suscité les regards et quelques réactions des passants (un jeune homme est venu s’asseoir quelques instants face à eux), tout comme les interrogations de la part des agents de sécurité du festival qui se demandaient ce que ces derniers faisaient sur la voie publique. Pour toute réponse, Anne-Marie Ouellet leur a remis la carte du projet. Finalement, les participants ont été se couchés parallèlement aux lignes tracées par le pavé, pour une sieste d’après-lunch, avant de repartir quelques instants plus tard vers la roulotte de DARE-DARE. Arrivé à cette dernière, ils ont pu constater que non seulement les passants, les agents de sécurité mais également les représentants du Partenariat du Quartier des spectacles avaient réagi à l’action. Fondé en 2003, cet OSBL a pour mandat de faire la promotion, de gérer et d’animer les sept places publiques relevant du Quartier des spectacles, dont la place des Festivals. Les représentants de cet organisme n’ont pas apprécié de ne pas être avisés de la tenue de l’intervention, le site étant sous la responsabilité du groupe Spectra durant le Festival des Francofolies de Montréal. Tout comme ils ont été irrités par la présence sur la carte de l’affirmation « L’utilisation de l’espace public est un privilège et non un droit » qui donnait au propos et à l’action, selon ces derniers, une dimension politique. Autant de réactions qui démontrent la douce subversion qui peut se déployer par le biais de l’usage que nous faisons d’un espace. Car comme le stipule Pascal Nicolas-Le Stat : « [L’usage] s'inscrit forcément dans l'horizon fonctionnel et utilitaire impliqué par tel aménagement ou telle construction mais sans s'y laisser réduire ou assimiler. Il peut œuvrer à la reconduction fonctionnelle de l'existant comme la remettre en cause. Impliqué dans un fonctionnement sans lui être soumis, un usage est équivoque et réversible».[5] Et c’est précisément cette incertitude quant à l’usage du site, soulevée par les actions de Secondes zones, qui dérangent, qui attisent les réactions pour mieux révéler les cadres normatifs qui régissent ce dernier. 

Action 3 et Action 4 

Suite à la tenue de l’Action 2, quelques ajustements ont été nécessaires, dont celui d’aviser le Partenariat du Quartier des spectacles et le groupe Spectra de la tenue d’une intervention et de ne plus distribuer de cartes à saveur politique. La troisième action s’est intéressée à la dimension spectaculaire et événementielle du site. Le groupe a ainsi pris part à un spectacle présenté en début de soirée en se mêlant à la foule. Lorsque le spectacle a débuté les participants se sont retournés de manière à faire face à la foule clairsemée avant de quitter l’espace de spectacles. Cette manière de confronter le spectateur à ses propres comportements, à ses propres attentes a été reprise devant deux autres publics assemblés sur le site. Les participants faisaient face aux spectateurs quelques minutes puis applaudissaient, répondant de façon ambigüe à leurs demandes de divertissements. Les réactions à ce retournement de situation inusité ont été multiples, certaines personnes étaient perplexes, mal à l’aise, alors que d’autres applaudissaient à leur tour ou encore consultaient leur programme pour identifier l’action. Les participants de Secondes zones n'ont pas seulement questionné le site, ses usages et les attentes des spectateurs, ils ont également profité de la quatrième action pour questionner leurs propres postures dans l’espace publique. Puisque même si ces derniers cherchaient à agir de manière « naturelle », une certaine mise en représentation de soi affectaient les participants, lorsqu’ils revêtaient le t-shirt aux couleurs du projet pour intervenir dans l’espace public. La quatrième action s’est donc attardée à questionner ce phénomène, à chercher à le déjouer. C’est donc avec leurs propres vêtements que les participants se sont présentés sur la place des Festivals alors en transition, puisque le Festival des Francofolies de Montréal s’apprêtait à céder la place au Festival International de Jazz de Montréal. Ils ont alors improvisé des gestes et des déplacements en groupe puis, de manière individuelle cette fois en uniforme, expérimentant un cadre ouvert aux initiatives de chacun et remettant en question leurs manières d’être dans l’espace public. Le projet Secondes zones d’Anne-Marie Ouellet soulève plusieurs enjeux, notamment sur le type d’espace public que nous souhaitons pour Montréal, sur leur manière d’être aménagés et désormais gérés. Sur ce que cette gestion apporte comme implication dans un espace social que nous aimerions pluriel, diversifié et symbolique. Il pointe également l’équilibre précaire vers lequel doit tendre l’espace public actuel entre l’élaboration de l’image de marque d’une ville et le développement de cette dernière par le biais de l’industrie culturelle, bref d’un positionnement économique à l’échelle globale et l’élaboration d’un espace de vie qui permet l’échange et l’appropriation citoyenne spontanée, qui se crée au quotidien de manière locale. Ces enjeux sont à la fois riches et complexes. Le projet Secondes zones a le mérite de les souligner et de mettre en lumière des situations qui nous paraissent banales. C’est précisément parce qu’il nous paraît normal que des événements et leurs lots de publicitaires prennent d’assaut certains espaces publics qu’il est sain d’interroger ce phénomène pour mieux revoir notre rapport à l’espace et le remettre en question.


[1] www.quartierdesspectacles.com

[2]  Germain Annick, Mabel Contin, Laurence Liégeois et Martha Radice, « A propos du patrimoine urbain des communautés culturelles : nouveaux regards sur l’espace public » dans  Les temps de l’espace public urbain : construction, transformation et utilisation, Montréal, Éditions Multimondes, 2008, p.136-137.

[3] Ghorra-Gobin Cynthia, Réinventer le sens de la ville : les espaces publics à l’heure globale, Paris, L’Harmattan, 2001, p.13-14.

[4] Augé Marc, Pour une anthropologie des mondes contemporains,  Paris, 1994, Flammarion, p. 156.

[5] Nicolas-Le Strat Pascal, Micropolitique des usages, 2008, site internet de l’auteur, www.le-commun.fr