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Hannah Jickling & Valerie Salez

Pelleter la neige

13 février 2005 - 27 février 2005

Performances

Du 13 au 27 février 2005
au square Viger et dans la ville
Événement familial le samedi 19 février de 12h à 17h
Événement Nuit blanche le samedi 26 février de 21h à 3h30
Organisé dans le cadre de Nuit blanche du Festival Montréal en lumière
Les événements avaient lieu au square Viger
Les artistes effectueaient des sorties journalières au square Viger et ailleurs dans la ville
Le public était invité à apporter une pelle lors des événements au square Viger

Hannah Jickling et Valerie Salez s’appliquent à la tâche de pelleter la neige comme le font la plupart des habitants des pays nordiques. Sauf que ces artistes délaissent un peu l’aspect «gestion et maintenance» des espaces et proposent une autre approche à cette tâche routinière et banale. Elles tentent de la rendre plus plaisante, voire plus surprenante.

Jickling et Salez explorent les possibilités extérieures de la création artistique en hiver avec, comme seul outil, la pelle et, comme seule matière, la neige. Les artistes utilisent cette activité comme prétexte pour rencontrer spontanément le public en proposant des actions de bonté, en présentant des confections de patrons et de formes et en utilisant des objets trouvés. Entre le sculptural et le performatif, elles explorent les rapports avec le public et offrent une transformation surprenante du paysage.

Pour les deux artistes, le «pelletage de neige» est une activité qui leur permet d’interagir avec la communauté et l’environnement immédiat. Pelleter la neige leur sert également de moyen de questionner les formes plus traditionnelles de la création artistique. Leur projet de performance s’inscrit librement dans l’art public contextuel et la tradition de l’art action, entre les écrits sur «l’art de l’entretien» de Mierle Laderman Ukeles et les «collaborations avec la nature» d’Andy Goldsworthy, ou encore entre le mouvement de l’Internationale situationniste et le champ de la géographie psychique en art contemporain.

Pendant leurs études, Hannah Jickling et Valerie Salez ont entamé leur projet de pelleter la neige. L’an dernier, elles ont répété l’expérience au Klondike Institue of Art and Culture à Dawson City lors d’une résidence. Elles s’interrogent sur ce qui constitue les matériaux et le véhicule de l’expression artistique, sans oublier les notions de loisir et de labeur si chères à ce projet présenté au square Viger. Hannah Jickling (Whitehorse) préconise l’utilisation de la vidéo, de la performance et de l’imprimé. Elle a complété ses études au Nova Scotia College of Art & Design (NSCAD) en 2003. Valerie Salez (Whitehorse-Dawson City) crée des installations in situ dans des endroits autant publics que secrets. Elle a complété des études au NSCAD en 2002 et a présenté son travail au Canada, au Japon et en Angleterre.

Rapport d'activité

Projet se déroulait du 13 au 27 février 2005 au square Viger et dans la ville de Montréal

Pelleter la neige, des artistes yukonnaises Hannah Jickling et Valerie Salez, est le second projet de la programmation Dis/location: projet d’articulation urbaine de DARE-DARE. Il succède à l’intervention de Doug Scholes au square Viger. Cette fois encore, la question de l’entretien est abordée par une intervention sensible au «climat» urbain du square et des environs.

C’est le premier séjour des «pelleteuses» à Montréal. Elles sont en résidence au centre pour deux semaines. Sans idées pré-conçues, sans attentes particulières et sans préjugés, elles découvrent la ville et elles sondent le territoire, à l’affût d’indices révélant la nature de l’espace public. Nous voici à notre tour à l’affût de leurs traces laissées in situ. Avec un peu de chance, il est possible de voir les pelleteuses à l’œuvre, absorbées par leur travail ou conversant avec les passants. Les réactions à leurs comportements intrigants sont variées. Elles vont de la désapprobation (le geste atypique est vu comme une perte de temps ou une intrusion sur le domaine public), à la participation, de l’inattention polie à la surprise.

Les pelleteuses «ciblent juste». Le petit escalier sculpté dans la neige, rue Viger, qui permet de franchir le muret qui isole le square Viger, en dit long sur la simplicité avec laquelle peuvent être franchis les préjugés en regard du lieu. On vient voir l’aspect du square en hiver, on s’y promène volontiers. Certains y mettent pour la première fois les pieds… En face, l’église Saint-Sauveur, désaffectée, attire l’attention. On y repère un motif sculpté à même les marches enneigées du parvis—espace public traditionnel, s’il en est un—qui rappelle des modes de vie et des valeurs collectives oubliés. Deux rues plus loin, l’escalier monumental des Archives Nationales est rehaussé d’un patron en damier: l’œuvre de fonctionnaires désœuvrés? On a hâte de voir comment les gens «sérieux» qui conservent et interprètent nos histoires personnelles et collectives graviront l’escalier.

En créant des obstacles à la circulation, les artistes posent des gestes ambigus, provocateurs ou potentiellement libérateurs, tels des tas de neige «entravant» la circulation: est-ce source de frustration ou bien prétexte pour s’adonner à un comportement ludique? Elles posent aussi des gestes gratuits et généreux: un grand dessin, sur la neige vaporeuse, de délicats ourlets doucement éclairés par la verrière d’un gratte-ciel. Les pelleteuses remodèlent des bancs de parc, y redonnent accès, rendent le square plus invitant et plus confortable. Elles découvrent, sous la neige, des couvertures abandonnées par des sans-abri: leurs couleurs nous apparaissent étrangement brillantes, tout à coup.

Ainsi, le travail de Jickling et Salez questionne la manière dont la ville «s’entretient». Comment les gestes publics de la municipalité et les gestes individuels des citoyens s’enchaînent-ils pour modifier l’aspect et le fonctionnement des lieux publics et privés? La simple activité de pelleter revêt une dimension où le lieu commun qu’est la ville fait l’objet d’abandons, de réclamations, d’appropriations, de négociations. Le lieu est entravé, détourné de son sens ou de son usage, il est embelli. Les pelleteuses attirent l’attention sur l’ensemble autant que sur le détail, elles autorisent de drôles de comportements, elles proposent des jeux de rôles.

Le geste d’artiste a certainement marqué l’imaginaire et il s’est fait instigateur d’un désir de renouer avec un plaisir simple de l’enfance, inscrit dans la mémoire autant que dans le corps. Pour personnaliser son espace, pour exprimer son altérité. Pelleter comme une forme d’énonciation biographique, comme une adresse à l’autre… Embellir le paysage. Aider son voisin. Faire un damier pour le postier.

Le séjour des pelleteuses est une sorte de dérive dans les microclimats de la ville. Elles explorent le potentiel psychogéographique des lieux, les ambiances, les émotions et les comportements individuels et collectifs, conscients ou inconscients, les leurs au premier chef. Elles composent avec l’aléatoire et l’imprévisible: la météo et autres conditions ambiantes, leurs propres personnalités, leur énergie et celle des autres. En tension entre des pôles contradictoires: aider/nuire, «attaquer»/préméditer, se concerter/agir impulsivement, avec lenteur/rapidité. Sensibles au chaud et au froid, au dur et au mou, au silence, aux bruits de la pelle ou aux bruits assourdissants de la ville. Pour excaver et mettre à jour, ajouter ou soustraire.

Dans leurs micro-interventions ponctuelles, les pelleteuses varient les techniques de perception et d’analyse de sites. On qualifierait leurs interventions, dans le monde de l’art, de «situées», furtives, relationnelles, de «street art», «maintenance art» ou «land art». Elles utilisent la performance, la chorégraphie, la sculpture, l’installation, le web, la création littéraire, la photographie, la vidéo. Le geste de pelleter fournit autant de points d’entrée dans l’art que dans la vie quotidienne. Pourtant, au vernissage familial du 19 février dernier, au square Viger, tout avait l’air si simple. Petits et grands, pelles en mains, travaillant à une œuvre individuelle ou collective. Tous, en tous cas, investis d’un sentiment de pouvoir ou de plaisir. La pelle, comme médium, n’est pas intimidante…

Julie Boivin, mars 2005


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