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Thomas Grondin

Le soldat inconnu

10 juin 2005 - 2 octobre 2005

Recherche dans la communauté

Début de la recherche et vernissage :
le vendredi 10 juin 2005 de 17h à 21h au square Viger (carré ouest)
Pour communiquer vos histoires sur le quartier, contactez Thomas Grondin
à stinc@videotron.ca ou au 514 878 1088
La recherche se poursuit jusqu’au 2 octobre 2005
Conférence
au local JR-260 UQÀM le vendredi 30 septembre 2005

Vous êtes conviés à une recherche bien particulière au cœur du quartier Centre-Sud de Montréal. Le soldat inconnu est un projet qui s’est dégagé d’un moment important dans ma vie et qui découle d’une trouvaille dans mes racines familiales.

«Le serpent lové autour de ma masculité métaphorique»
Texte tiré d’un dessin par Jean Boucher

Le soldat inconnu, comme projet, est une chose étrange pour moi. Une telle incertitude caractérise ce projet, en particulier quant à mon rôle dans cette histoire. Pour mener à bien le projet, j’avais besoin de points de repère, d’un point d’encrage. De plus, il me semblait important de souligner la présence de mon oncle et par le fait même les autres qui, comme lui, ont animé le quartier avant de sombrer dans l’oubli; ces marginaux plus ou moins brillants qui habitent les rues de Montréal. Le carré Viger est un haut lieu de cette réalité, la réouverture du parc a d’ailleurs coïncidé avec la mort de mon oncle.

Il fallait faire quelque chose en respect de son esprit. La commémoration est un exercice difficile. L’idée m’est alors venu de faire un monument qui servirait de stencil pour des graffitis, un monument rebelle en quelque sorte. Il me fallait donc choisir une image. Mon choix s’est arrêté sur un motif de Jean Boucher qui apparaît dans un de ses dessins accompagné de ses mots qui semble le décrire, Le serpent lové autour de ma masculinité métaphorique. C’est probablement l’élément décisif qui m’a fait choisir ce symbole. Le pronom personnel «ma» le rattache à lui.

Le signe apparaît d’ailleurs à quelques reprises dans les œuvres de Jean Boucher. Il semble lié au désir, particulièrement au désir sexuel, à la foi éros et thanatos. J’ai choisi ce motif dans son travail à la foi pour sa récurrence, son originalité, son efficacité et à ma connaissance ce motif n’est pas emprunté à d’autre comme c’est le cas de plusieurs signes qui peuple ses dessins et peintures. Ce motif est intéressant aussi par le fait qu’il semble changer sens en fonction du contexte dans lequel il se retrouve. Parfois introspectif, parfois agressif, il m’est apparu comme un attribut de mon oncle, quelque chose qui semble le représenter.

L'origine du projet

À l’été 2003, à la mort de ma grand-mère maternelle, j’ai acheté sa maison à Gatineau. C’est dans cette maison que ma mère a été élevée, ainsi que tous ses frères et sœurs. C’est d’ailleurs la seule maison que j’ai connue toute ma vie. Ce geste m’a moi-même surpris, comme si soudainement et naturellement je poursuivais la tradition familiale. L’esprit filial n’est pas très présent dans ma famille et encore moins chez-moi, me semblait-il. J’ai toujours été un peu en marge de ma famille. Mon choix de devenir artiste m’a toujours semblé contraire au milieu d’où je viens, tellement que je me suis souvent demandé d’où me venait cette passion, cette volonté. Même si ma recherche d’indépendance se trouvait satisfaite devant l’incompréhension de ma famille, un besoin de racine, de continuité avec mon sang se tiraillait malgré moi. Ce lien, je l’ai trouvé dans certains traits de caractère, certaines excentricités des membres de ma famille. Plus jeune j’ai poursuivi des études en droit qui se conformaient à la tradition familiale, avant de tout laisser tomber pour les arts visuels. Secrètement j’aurais voulu porter le génie d’un ancêtre quelconque. Ce besoin filial explique sûrement en partie ma décision d’acheter cette maison.

Un traditionnel conflit d’héritage m’a laissé seul à nettoyer la maison une fois vidée des quelques objets de valeur quelle contenait. Un fouillis incroyable de cinquante ans d’accumulation m’attendait.

C’est dans ce fouillis que j’ai fait la découverte. Un portefolio et quelques boîtes contenant des objets ayant appartenu à mon oncle Jean Boucher. Je n’ai pas vraiment connu Jean, je n’avais que treize ans quand il est mort. À cette époque, il y avait bien longtemps qu’on ne le voyait plus aux réunions familiales. Il était un sujet tabou dans la famille, je ne m’étais donc jamais intéressé à lui. Un bum qui traînait à Montréal semblait résumer cet oncle absent. Son suicide en 1984 n’a fait qu’amplifier le mutisme général. Quelle ne fut pas ma surprise de trouver dans la maison plusieurs peintures et dessins de sa main ainsi qu’une correspondance avec ma grand-mère.

Mes interrogations sur le sens de mes racines ont trouvé un exutoire dans la découverte de ce précurseur en art. Je suis rapidement passé à travers la correspondance. J’ai analysé les dessins, les peintures et les quelques objets laissés. Puis est née cette idée de suivre ses pas, chercher les lieux où il a habité, essayer de comprendre le milieu où il a évolué. Et tranquillement l’espoir fou que je rencontrerai peut-être quelqu’un qui a connu l’artiste, plutôt que l’oncle.

Pour moi la question est simple, mais effrayante : ai-je quelques liens que ce soit avec cet inconnu avec qui je partage mon sang? Y a-t-il une hérédité? Cette hérédité que je souhaite et rejette tout à la fois.

Jean Boucher a vécu à Montréal entre 1977 et 1984 avant de se suicider. Son travail témoigne d'une certaine marginalité encore vivante aujourd’hui dans le quartier. Je suis à la recherche de gens qui ont connu le quartier, le milieu punk ou, qui sait, Jean lui-même durant ces années. Cette recherche me permettra de brosser un portrait de l’époque pour ainsi mieux contextualiser et comprendre son travail.

Le projet s’amorce avec un vernissage durant lequel seront présentés un monument intégrant un des motifs récurant de son travail, ainsi que certains documents trouvés chez ma grand-mère. La recherche se poursuivra jusqu’à l’automne avec une mise à jour de mes recherches sur le site Internet de DARE-DARE et sur un babillard au square Viger.
Thomas Grondin

Lien vers un site punk de Montréal: www.snubdom.com

Bachelier en arts visuels de l’Université du Québec en Outaouais depuis 1998, Thomas Grondin (Gatineau) a participé à plusieurs expositions individuelles et collectives au Québec et en Ontario, ainsi qu’à des projets à titre de commissaire. Il a récemment présenté Paradoxe d’aménagement (projet immobilier) au centre Action Art Actuel de St-Jean-sur-le-Richelieu. Impliqué dans le milieu des arts, il a siégé au conseil d’administration de plusieurs centres d’artistes et est présentement président au 3e Impérial à Granby. Il est également éducateur/guide au Musée des beaux-arts du Canada.

Rapport d'activité

La recherche débutait le 10 juin et se poursuivait jusqu’au 2 octobre 2005
L’artiste invitait le public à lui communiquer leurs histoires sur le quartier Centre-sud à Montréal

Thomas Grondin raconte qu’il a découvert, dans la maison de sa grand-mère qu’il venait tout juste d’acheter, une énigmatique série de tableaux et de dessins. L’ensemble a été réalisé par Jean Boucher, un oncle qu’il a peu connu, décédé de façon dramatique au début des années 80. Cette trouvaille, ajoutée à l’acquisition d’un élément important du patrimoine familial, sans oublier la rupture récente avec la mère de son fils, l’a plongé dans de profondes questions sur le sens de la famille et le sens de la vie. Il s’est projeté dans l’image de son jeune oncle suicidaire en cherchant, à travers la production de ce dernier, des réponses, ou à tout le moins des questions qui l’auraient soulagé du poids de sa propre existence. Thomas Grondin vivait une période difficile et c’est en rendant hommage à son oncle disparu qu’il se libérait d’une pulsion romantique et négative du créateur en mal de vivre.

L’oncle aurait résidé dans une maison de chambre à Montréal, près du square Viger, entre 1977 et 1984. Thomas Grondin débute ses recherches dans le secteur dès l’automne 2004 et passe une année entière à enquêter. Il tente de modeler, définir, sculpter l’histoire de cet oncle artiste, disparu dans la jeune vingtaine. Il vient à la roulotte fréquemment, à la fois inquiété et excité par les indices qui prennent forme avec et malgré lui. À la fin du mois de mai de l’année suivante, Grondin installe au square un monument à la mémoire de Jean Boucher, ce soldat inconnu. Sur le monument en acier rouillé, qui semble toujours avoir été là, est perforé à la torche un motif récurant de la production de l’artiste. Ce motif ainsi découpé devient un pochoir permettant d’être disséminé. Les squatteurs, les passants ou les visiteurs sont encouragés à le recopier sur leurs vêtements ou objets personnels, apposant, du même coup, sur les pourtours du pochoir, des graffitis de peinture à la bombe.

Durant la mise en place de la sculpture, par un étrange concours de circonstances, la roulotte de DARE-DARE est la proie des flammes, ne laissant qu’un tas de ferraille déprimant. Le jour de l’inauguration a été marqué par cette perte. Une résidante du coin, au courant des recherches de Grondin, aurait déclaré que c’est l’âme maudite de Boucher qui plane sur le square.

À l’été 2005, Grondin sollicite directement l’aide des résidants du quartier en distribuant des avis de recherche dans les boîtes aux lettres ou en les abordant au hasard, dans le square et les rues adjacentes. L’enquête devient un prétexte à la rencontre, à la création de liens entre des inconnus; une manière de faire parler les gens d’eux-mêmes et de l’histoire du quartier. La mémoire ainsi stimulée active le sentiment d’appartenance. L’artiste accumule les témoignages qui lui permettent de mieux comprendre la vie de Boucher, ainsi que le contexte social et politique qui ont influencé sa production. Grondin revêt le rôle de l’historien de l’art, en ajoutant une grande part de subjectivité provenant des autres et de lui-même, ce qui ne manque pas de questionner la manière dont on fait l’histoire en général, les motivations qui poussent les recherches, la méthodologie et ce qui est retenu ou oublié.

Un aveu troublant dans ce projet doit être énoncé ici. Le personnage, qui porte un nom quasiment générique, le fameux Jean Boucher, est pure fiction. Il n’a jamais existé, du moins, c’est ce que Grondin a déclaré. (S’il nous est encore possible de le croire!) Sachant cela, le projet, et les paragraphes que vous venez de lire, prennent un tout autre sens. Il est difficile maintenant de départir le vrai du faux. Grondin a insufflé une histoire dans le réel en cherchant à construire, à travers des témoignages et des faits, une fiction. Cette stratégie bouleverse nos attentes, remet en question notre confiance en ce qui nous est donné à voir et à entendre. C’est aussi une nouvelle manière de faire l’histoire: amasser de l'information en partant d’un personnage inventé.

Le centre DARE-DARE était complice de ce jeu depuis le tout début du projet. L'équipe assistait à l’apparition des œuvres de Jean Boucher, peintes et dessinées par Thomas Grondin lui-même. On a lu la dernière lettre de l’artiste, destinée à une tante, juste avant son overdose. L’ensemble se profilait avec intelligence et cohérence. On suivait avec passion les hypothèses de l’historien de l’art en pleine construction de sa fiction.

Dans le cadre de l’événement d’art public Périmétre, organisé par DARE-DARE à la fin de septembre 2005, Thomas Grondin a été invité à prononcer une conférence sur son projet. L’artiste a choisi de poursuivre dans sa fiction et nous a fait vivre une fausse conférence. Dans une classe de l’Université du Québec à Montréal, on a assisté à une présentation avec diaporama numérique tout à fait crédible. Des liens entre la vie de Boucher, les faits marquants et les tendances plastiques au tournant des années quatre-vingts s’établissaient avec le corpus de son œuvre. Une atmosphère étrange régnait autour de la table. Certains spectateurs, sachant qu’il s’agissait là d’une performance, s’amusaient à poser des questions pour évaluer la force du scénario, tandis que d’autres, non-informés, écoutaient tout simplement une conférence sans se douter du leurre. Cette présentation clôturait la participation de DARE-DARE au projet Un soldat inconnu. On attend avec intérêt la forme que prendra la suite de ce riche travail de recherche et d’exploration

Marie-Suzanne Désilets, octobre 2005


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