Rose-Marie E.
Goulet
avec la collaboration de François-Xavier Caron, Sylvain B. et Chantal
Dumas
un retour sur: Nos frontières
(interventions)
Au square Viger, au parc Jarry et dans la ville du 21 juin au 31 juillet 2005
(extension jusquau 4 septembre)
Pour explorer la manière dont se tracent, se déjouent ou saffirment les frontières personnelles autant que celles géopolitiques du territoire montréalais, Nos frontières propose la traversée des signes, des sons, des langages et des silences de la ville, à la lumière du jour ou dans lobscurité de la nuit, au centre ou en périphérie despaces densément urbanisés ou encore, dans les derniers retranchements dun monde rural. Nos frontières est une trilogie se déployant en autant de lieux que de moments propices à lexploration des qualités sensibles de la ville et à celle, critique, de la micro-politique de la Cité.
Le square
Viger est le point dentrée
Un tracé familier, sur le grand mur deau, semblable, à première
vue, à un gigantesque graffiti attire lattention : une carte de
lÎle indique les frontières des municipalités qui
se «défusionneront» de Montréal en 2006. Lattention
se dirige ensuite sur des photographies de frontières fixées aux
structures de béton. Les icônes que sont, entre autres, le mur
de Berlin, la muraille de Chine et le mur de Palestine rappellent les enjeux
idéologiques et politiques, religieux, linguistiques, économiques,
sociaux ou culturels des frontières qui se jouent sur léchiquier
mondial. Ces enjeux sont encore rappelés, dans le contexte local entourant
les débats sur les «défusions», par une photographie
de la clôture métallique isolant Ville Mont-Royal de Parc-Extension.
Les enjeux se déclinent encore une fois, plus proche de nous, puisque,
attirés par ces repères visuels, nous voici pleinement engagés
dans le square Viger, cet espace coupé de la ville, où se côtoient
divers modes dappropriation.
De lautre côté du mur deau, un enregistrement sonore vient brouiller dautres types de repères territoriaux. Aux bruits ambiants de la rue Berri se superposent des voix denfants de 5 ou 6 ans, en promenade dans la ville. Ils lisent laborieusement le contenu daffiches publicitaires, les noms des rues et des espaces publics, les horaires dautobus, les menus de restaurant. Cette «narration» dun paysage urbain envahi par la publicité et par les consignes qui dictent souvent les comportements, les déplacements et les habitudes prend toutefois, à lécoute de ces petites voix, une dimension particulière. Cette lecture de mots happés au hasard du regard devient létrange récit dun parcours improbable, inquiétant de banalité.
Le «marquage
de mots» aux frontières de la ville
Chaque après-midi de juillet, du mercredi au samedi, se forme, au square
Viger, un collectif nomade de touristes, détrangers venus apprendre
le français, de montréalais curieux ou encore, dinitiés
à lart actuel. Rose-Marie E. Goulet les emmène dans sa voiture
sur des lieux préalablement repérés. La mission ? Pour
chaque emplacement visité, choisir des mots (sculptés dans une
pastille de Coroplast) parmi un répertoire de verbes daction composé
sur le thème de la frontière, puis définir, sur les lieux,
un mode dinstallation approprié.
Une première reconnaissance du terrain permet déchanger sur les aspects politiques autant que sur les caractéristiques physiques des lieux. Sengage ensuite, selon la dynamique du groupe, une action collective concertée ou une série dinitiatives personnelles spontanées qui donne au groupe une allure de commando urbain : Accrocher, suspendre, embrocher, enfiler, grimper dans un poteau ou dans un arbre, sauter ou ramper sous une clôture. Pour être, en tout cas, animés dune sorte de crainte, avoir le sentiment dêtre épiés et de franchir linterdit, sinterroger sur les frontières des domaines public et privé, questionner la légitimité du geste et prendre la mesure de sa portée. Pour favoriser la discrétion ou la visibilité, provoquer la surprise, privilégier limmédiateté ou, au contraire, inscrire le geste dans la durée. Embrocher un mot dans la branche dun arbre qui, en grandissant, va éventuellement lenglober; cacher le mot dans une haie pour quil napparaisse que lautomne venu; confier des mots à léquipage dun bateau et les faire voyager; amarrer les mots au quai du traversier; faire traverser la rue aux mots graffités; lancer les mots du haut du mont Royal; samuser avec les mots, jouer au frisbee, les suspendre aux balançoires; faire des jeux de mots en les combinant aux signalisations existantes, réconcilier des rues en cul-de-sac. Voilà autant dexpériences et dactions à envisager comme des micro-résistances pour manipuler lusage et lordre établi des aménagements, des objets et des circulations. «Partager/share», «pénétrer», «jumeler/match», «disparaître/disappear», «répondre», «réconcilier», «changer», «infiltrer», les frontières pour rendre accessible, dénoncer, affirmer, répliquer, réclamer, dire subtilement, adoucir ou rendre agréables les frontières comme lieux communs dans la ville.
Les visites
nocturnes, de 23h à 24h, par temps clair, au parc Jarry
Cette fois-ci, lexpérience proposée au collectif improvisé
est dune simplicité déroutante : rester allonger sur toile
étendue au centre du parc Jarry, pendant une heure, sans bouger, silencieux,
dans lobscurité. Les lumières du stade de tennis séteignent
: lexpansion de la vue aux confins de lhorizon, le discernement
graduel des formes dans lobscurité et le dévoilement dun
ciel étoilé, la fraîcheur de la terre, la moiteur de lair,
lintensification du silence et des bruits resserrent les frontières
de lintimité ou les ouvrent, pour sentir la présence des
autres à ses côtés. Pendant une heure, Sylvain B., engagé
par lartiste, veille sur le groupe. Aux confins de la vision périphérique,
se déplace ce personnage imposant, pour ne pas dire intimidant. On entend
le bruit de ses pas, des bruits de chaînes, le halètement ou les
aboiements de ses chiens. Une tension sinstalle, qui instaure un fond
dinquiétude.
Tablant tantôt sur le mode de lintrospection, à lécoute du retour du sensible, tantôt sur celui de linteraction, du jeu, de la négociation et de la co-production, les mises en situation proposées par Nos frontières ouvrent des brèches dans lexpérience de la ville habituellement convenue, fiable et prévisible. Elles laissent aussi entrevoir le réglage incessant de nos frontières dans lajustement de la distance et de la proximité, de la présence et de labsence à autrui.
Julie Boivin, août 2005