Clément de Gaulejac
Un retour sur : La réserve
(installation)
Du 7 juillet au 5 août 2007 au Parc sans nom. Vernissage: 7 juillet. Blogue: eau-tiede.blogspot.com
Penser la ville à rebours, en nous intéressant aux espaces blancs de la trame urbaine, à ses silences. Un changement de perspective qui nous fait voir les espaces incertains qui, sous l'effet inopiné d'une conjoncture favorable, révèlent leurs potentialités.
Assurément, le site de DARE-DARE fait partie de ces espaces dont la nature même est improbable. Coincé entre quatre rues, quelques immeubles et un parc, surplombé par un imposant viaduc, le site avait toutes les caractéristiques pour laisser perplexes l'administration publique de l'arrondissement Le Plateau-Mont-Royal. Que faire, en effet, de cet espace galeux qui laissait présager des usages pour le moins illicites? La réponse fut aussi simple que drastique: rien. Les fonctionnaires ont serti le terrain d'une clôture et décidé de ne rien décider. Loin de provoquer les railleries, c'est ce geste, précisément, qui a suscité l'intérêt de Clément de Gaulejac et qui marque l'entrée en matière de son intervention intitulée La Réserve. Cette action irrésolue de la Ville de Montréal témoigne d'une problématique communicationnelle qui alimente la démarche artistique de Clément de Gaulejac, celle de la double contrainte (double mind). Aussi paradoxale qu'insoluble, la double contrainte, théorisée par Gregory Bateson*, se présente lorsque sont combinés deux énoncés contradictoires. L'individu interpellé se voit dans l'impossibilité de répondre à l'un des énoncés sans inévitablement désobéir à l'autre. Ainsi, s'abstenir de prendre une décision constitue en soi une prise de décision qui n'est pas sans répercussions. Contrôler, prévoir et faire, ne sont pas, contrairement à l'idée fort bien implantée dans notre société, les seuls moteurs de changements.
Le dispositif mis en place par Clément de Gaulejac souligne cet apparent vide urbain qu'est le parc sans nom. Le panneau sur pied, disposé à l'entrée du site de DARE-DARE, reprend la forme rectangulaire de même que les couleurs utilisées par la Ville de Montréal pour identifier les édifices et équipements publics: le rouge et le gris. Il se distingue cependant des autres panneaux indicatifs municipaux puisque l'artiste a supprimé le logo de la ville ainsi que toutes les inscriptions servant à identifier les lieux. L'artiste dépouille le site de toute appartenance, de toute fonction officielle qui déterminent habituellement le lieu et l'usage que nous en faisons, et nous invite à percevoir le site de DARE-DARE comme un espace poreux, ouvert et saturé par l'altérité de ceux qui l'occupent, qui y interviennent ou qui y passent. Cette «signalétique silencieuse» pour reprendre les termes de l'artiste vient marquer symboliquement une ouverture autant conceptuelle qu'effective.
Une ouverture et un espace de liberté qui cherchent à embrasser le moment fragile de l'entre-deux. Ce battement qu'il est possible d'appréhender si l'on s'attarde non pas à résoudre les problématiques et les contradictions que recèlent le monde qui nous entoure, mais bien à s'emparer de ces moments fugaces pour se questionner et laisser dériver nos idées tout simplement. Une manière de penser que l'impasse conceptuelle créée par la double contrainte suggère et que l'artiste alimente à travers les questions qu'il soulève comme celle reproduite sur l'affiche de son exposition: «Combien de temps après que l'on s'en soit levé, la place sur laquelle on était assis dans l'autobus est-elle encore la nôtre?». Une question pour le moins équivoque qui n'attend pas de réponse mais qui appelle davantage à la réflexion. C'est ainsi à une réflexion conceptuelle ancrée dans le quotidien que nous convie l'intervention mais également le blogue L'eau tiède (eau-tiede.blogspot.com) créé par Clément de Gaulejac et qui est partie prenante de l'oeuvre. Mélange de photographies, de courts textes et d'illustrations parfois humoristiques, le blogue retrace le parcours créatif de l'artiste tout en nous permettant de nous imprégner plus avant de ses pensées et d'y réagir. Il marque ainsi l'importance accordée non pas uniquement à la finalité de l'oeuvre, mais à son processus de création. Un intérêt pour le projet et le processus qui se manifeste également à travers la valise exposée par l'artiste au parc sans nom. Transparente, encadrée d'un pourtour et d'une poignée métallique, la valise transporte trois mots lumineux faits de néon: «nous y voilà». Une expression dont le sens est entièrement déterminé par le contexte dans lequel elle se trouve. Un contexte qui est appelé à changer, la valise évoquant la mobilité, un arrêt momentané dans un parcours, dans un processus. «Nous y voilà» parce que nous avions projeté, nous avions souhaité y être. Une expression qui est le contraire du traditionnel «vous êtes ici» sensé nous aider à nous situer précisément.
Aussi minimale que poétique, l'intervention de Clément de Gaulejac, La Réserve, nous invite à revoir nos automatismes conceptuels et à délaisser la pensée fonctionnelle, celle qui nous exhorte trop souvent à aller droit au but, à être productif, au profit d'un mode de pensée souple. Qu'arriverait-il si quelquefois nous nous hasardions à agir sans chercher à faire, à penser sans nécessairement aspirer à résoudre?
Annie Hudon Laroche, août 2007
* Voir à ce sujet Bateson, Gregory, Vers une écologie de l'esprit, tome 2, Paris, Seuil, 1980, 285 p.