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Andrée Anne Vien - un retour sur: Les lieux invisibles

Andrée Anne Vien
un retour sur :  Les lieux invisibles

(installations in situ)
Présentées du 5 février au 8 mai 2008 dans les restaurants montréalais suivants: Pho Nam Do (vietnamien), Senzala (brésilien). La Khaïma (mauritanien), Las Palmas (colombien), Shambala (tibétain), Ange & Ricky (haïtien), Bombay Mahal (indien). Vous pouvez encore écouter les entrevues sur  leslieuxinvisibles.dare-dare.org

«– À partir de maintenant ce sera moi qui décrirai les villes, avait dit le Khan. Et toi, dans tes voyages, tu vérifieras si elles existent. Mais les villes que Marco Polo visitait étaient toujours différentes de celles que l’empereur imaginait.» (Les villes invisibles, Italo Calvino, livre dont le titre du projet d’Andrée Anne Vien est inspiré)

Au Brésil, on fait la fête, entourée de demoiselles peu vêtues. En Inde, on mange épicé devant  des vaches qui bloquent les rues. Au Tibet, on médite et retrouve sa paix intérieure. À peu de complexité près, ce sont ces images qui nous habitent avant de rencontrer un pays, images construites d’œuvres littéraires, de l’actualité internationale, de récits d’amis partis en périple. Force est toujours de constater que la vraie nature du pays, quand on la fréquente, est un peu différente.

Le décalage entre le fantasme ou l’idée que l’on se construit d’une culture étrangère et sa réalité est au centre de la démarche de l’artiste Andrée Anne Vien.

Après qu’Andrée Anne Vien ait préparé l’exposition Les lieux invisibles pendant six mois et l’ait présenté de février à mai 2008, c’est ce même genre de décalage qui s’opère entre l’idée initiale du projet et sa concrétisation. Pour l’artiste, le bilan, surprises incluses, est positif. En ce mois de mai, elle est heureuse et un peu fatiguée, comme rentrée d’un voyage.

***

Avec Les lieux invisibles, Andrée Anne Vien, tout juste diplômée en arts visuels et médiatiques de l’UQAM, réalisait sa deuxième incursion dans la création contemporaine. Elle présentait avec DARE-DARE une série d’installations mêlant image et son dans sept restaurants montréalais. Alors que son précédent projet s’inspirait d’un déplacement à Mexico à l’hiver 2006, Les lieux invisibles, tout en gardant l’approche des cultures étrangères comme ligne directrice, ne quittait pas, physiquement, la ville de Montréal.

C’est donc depuis sept restaurants de cuisine du monde qu’Andrée Anne Vien a choisi de voyager, installant dans chacun de ces lieux un portrait subjectif de la culture correspondante à la cuisine. L’artiste a recueilli plusieurs heures d’entrevues avec des membres des diasporas vietnamienne, brésilienne, mauritanienne, colombienne, tibétaine, haïtienne et indienne. Dans la plupart des cas, ses interlocuteurs étaient des propriétaires, employés et clients réguliers des restaurants dans lesquels elle avait obtenu l’autorisation d’installer Les lieux invisibles. Chacune de ces communautés lui était auparavant inconnue; il s’agissait pour elle de s’en construire une image subjective, qu’elle retranscrivait ensuite au travers d’une photographie retravaillée du restaurant : «À partir des indications données par les personnes avec qui je me suis entretenue, j’ai dessiné sur les photos l’image du restaurant comme je me l’imagine dans son contexte, dans son pays d’origine.»

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Entre le 5 février et le 8 mai, elle a organisé sept repas autour des Lieux invisibles – un dans chaque restaurant dans lesquels étaient mises en place ses installations – où les convives ont davantage parlé de la pluie et du beau temps que de son projet. «Je pensais qu’allaient venir surtout des gens de la communauté artistique de Montréal, mais pas du tout. Certains ont simplement trouvé l’information dans les restaurants que j’avais investis.» Mais n’est-ce pas justement le propre de l’art public que de rejoindre ces anonymes curieux? Ils ont été chaque fois nombreux – une vingtaine en moyenne – et en grande troupe le 12 mars: 55 personnes sont venus souper au restaurant mauritanien la Kaïma. Autre surprise : certains convives l’ont suivie pendant presque tous les repas. «Je regrette seulement qu’il n’y ait pas eu plus d’échange entre les clients des repas et le staff des restaurants, puisque j’ai été en contact avec lui tout au long du projet.»

«J’ai dû m’adapter à chaque restaurant, j’étais chez eux, sur leur territoire». Elle raconte une belle anecdote: «Je suis arrivée un jour avec un photographe dans l’un des restaurants et mon tableau n’y était plus! Le propriétaire l’avait donné à son fils, qui l’avait accroché dans son salon».

À l’heure du bilan, c’est la partie sonore du projet, les entrevues rendues disponibles à l’écoute dans tous dans les restaurants, ainsi que sur le web, qui a été selon Andrée Anne Vien la plus riche des Lieux invisibles. «Je n’avais pas vraiment pensé à la dimension de l’écoute in situ. Écouter des enregistrements depuis son salon, dans le silence, c’est très différent que de les écouter dans un endroit vivant, comme un restaurant.» L’écoute ne transporte pas dans un autre espace, mais transforme l’espace présent. Andrée Anne Vien souhaite explorer davantage cet élément dans sa prochaine création.

Si la création Les lieux invisibles laissera des traces dans la démarche d’Andrée Anne Vien, elle a peut-être également influencé les restaurants qui l’ont porté. «Dans mes entrevues, deux brésiliens se moquaient d’un poster affiché qui vantait le chili con carne, car au Brésil on ne mange pas de chili. Et bien ce poster-là, il a disparu», s’amuse l’artiste.

Julie Delporte, mai 2008