un retour sur: Pratiques du territoire

Pratiques du territoire: Occupation – dislocation – mutation

un retour sur :  Les conférences

(conférences)

Présentées les 7 et 8 juin au parc sans nom. Conférencières: Martine Neddam, Louise Dubreuil, Gabriela Golder et André Éric Létourneau. Personne ressource: Constanza Camelo.

 

Les 7 et 8 juin derniers, parallèlement à l’événement Camping Aux bons plaisirs fugaces au parc sans nom, DARE-DARE présentait le 3e volet de Pratiques du territoire. Occupation – dislocation – mutation, une série de conférences portant sur la relation entre performativité et espace public. Les quatre conférenciers-ères invité-es sont des artistes interdisciplinaires qui explorent chacun-e à leur manière la notion de performativité à travers des perspectives diverses d’occupation du territoire.

 

Samedi 7 juin 2008: Martine Neddam et Louise Dubreuil

À l’instar de la théorie de J. L. Austin, Martine Neddam considère le langage comme un acte performatif. Si elle a vu avec l’avènement d’Internet de nouvelles possibilités artistiques pour aborder la textualité à travers des mises en scènes permettant un contact direct avec le spectateur, l’artiste nous raconte comment ce lieu exploratoire d’échanges est devenu peu à peu contraignant, régi par des règles de plus en plus difficiles à enfreindre. On pouvait par exemple emprunter un style ou s’approprier des images, mais ce qui était auparavant considéré comme un hommage à l’œuvre originale est maintenant qualifié de pillage. Le Web constituait en effet, dans les années 1990, un espace de liberté totale pour les créateurs grâce à sa simplicité technique et son faible coût d’utilisation. Par l’intermédiaire de ce nouvel outil de communication, Martine Neddam a créé des personnages fictifs qui mènent leur propre existence dans l’espace virtuel : sur le site interactif de Mouchette (www.mouchette.org), une fillette de 13 ans (personnage emprunté au film de Robert Bresson), les visiteurs confient leurs secrets, leurs peurs et leurs souffrances à cette entité fictive devenue une icône esthétique du web. Avec David Still (www.davidstill.org), l’artiste invite les internautes à se travestir et s’approprier l’identité de ce personnage générique pour envoyer des messages anonymes. La création de XiaoQian (www.xiaoqian.org), artiste chinoise qui crée ses propres personnages virtuels, devient le prétexte narratif pour raconter les histoires de personnages tantôt réels, tantôt fabriqués. Avec eux, Martine Neddam brouille les pistes, partage les identités, déstabilise l’internaute par le jeu et propose des espaces intimes à l’intérieur même de l’espace collectif qu’est Internet. Restant dans l’ombre de ses personnages, elle utilise le « je » comme acte de langage qui transgresse notre rapport habituel au corps et à l’identité.

 

Si Martine Neddam réalise ses œuvres sous le couvert de l’anonymat, Louise Dubreuil exprime autrement la notion de construction de soi en mettant en scène son propre corps. Ses expérimentations ludiques avec le Play Group, un laboratoire de performances entre femmes dont elle est l’instigatrice, inspirent le ton de sa démarche à la fois sociale et féministe. Plutôt que d’habiter les murs aseptisés et intimidants des galeries, elle décide d’investir le paysage urbain afin de solliciter de réels échanges avec le public. C’est ainsi que ses premières œuvres habillent les petites vitrines d’une mercerie dans le quartier Mile-End. Elle transforme des déchets du quotidien pour les assigner au rang d’œuvres d’art, révélant des univers intimistes qui éveillent la curiosité des passants. Elle s’immisce ainsi dans le tissu social en provoquant des rencontres par le biais d’interventions in situ : par exemple, elle déambule dans les rues de Montréal coiffée d’un véritable sapin en guise de chapeau, prétextant vouloir amener la forêt en ville. Elle a aussi expérimenté le feu comme élément de transformation et de purification en détruisant ses propres créations et encourageant le public à imiter son geste symbolique. Alliant l’humour, le rituel et une sensibilité qu’elle décrit comme étant obsessionnelle, Louise Dubreuil nous convie à un monde empreint de simplicité, où se côtoient le fugitif et l’éphémère. À la fin de sa conférence, l’artiste a fait appel au public présent pour participer à une intervention dans une de ses réalisations, située près du parc sans nom.

 

Dimanche 8 juin 2008: Gabriela Golder et André Éric Létourneau

Gabriela Golder nous présente ses projets récents d’installations vidéos et de performances, qui explorent de manière cyclique l’identité, le corps, la mémoire individuelle et collective. Influencées par la dictature dont elle est témoin pendant son enfance en Argentine, ses œuvres sont empreintes d’un regard sensible sur les notions de disparition, de fragilité, de déplacement et de résistance. Par exemple, Reocupación est un projet réalisé avec des travailleurs argentins au chômage, victimes de l’entreprise de privatisation imposée par l’avènement du néolibéralisme. Partageant avec eux cette perte d’identité, Gabriela propose une installation vidéographique dans un ancien édifice de la poste, qui interroge à la fois la mémoire des lieux et celle du savoir-faire dont la disparition connote l’effacement d’un projet national. Elle aborde aussi l’image de la femme, notamment par le biais d’une action sans parole dans laquelle elle invite des jeunes filles (Private Motions / Public Space) et des femmes âgées (Doméstico) à casser des assiettes: ce geste simple et répétitif présenté en boucle remet en question les concepts préétablis liés à la condition de la femme dans nos sociétés. Avec Diápora (une projection vidéo montrant l’artiste en train de lécher intégralement le plancher d’un espace du service de l’immigration argentine) et Irréversible (installation mettant en scène une baignoire dans laquelle est projetée l’image de l’artiste qui tente de respirer sous l’eau), elle impose à son propre corps une violence qui connote à la fois une soumission et une résistance: résistance à l’oubli, à la souffrance et à la mort. En somme, Gabriela Golder investit dans l’espace public les marques de notre Histoire en considérant les non-dits, la censure et les filigranes de l’ordre établi.

 

Et pour clore cette série de conférences sous le viaduc Rosemont, un gramophone joue un air populaire qui rappelle une ambiance de camping. Une radio d’auto et trois postes de radio aux formes insolites sont déposés dans l’espace et synchronisés à la même station commerciale. Au son de la voix dans le microphone, les fréquences sont brouillées, les postes émetteurs se taisent: André Éric Létourneau nous convoque dans l’univers subversif de ses paysages sonores et du piratage d’ondes radiophoniques. Considérant la radio comme un outil de propagande et de rencontre, il s’amuse à provoquer des coïncidences d’évènements en mélangeant des espaces sonores. Issu de la tradition du body-art des années 1970, Éric porte un intérêt pour le corps et son extension dans l’espace public et interroge, comme le fait autrement Gabriela, la mémoire et la disparition. Avec Liaisons interconnectiques (Chine), des récepteurs téléphoniques suspendus dans des cabines publiques émettent des sons de l’environnement enregistrés à un autre moment de la journée : un interlocuteur invisible semble ainsi venir de l’au-delà. L’artiste détourne le quotidien par le biais de manœuvres qui investissent l’espace public de manière parfois intrusive, notamment avec Vers des affaires lumineuses (sur la place Tianenmen, il tente de faire des siestes vêtu d’un costume maoïste, mais est constamment interrompu par les forces de l’ordre de Beijing), Déplacer les non-élus (déplaçant d’une adresse à l’autre des objets jetés à la rue, l’intervention se solde par le déménagement d’un divan transformé en lieu de rencontre au milieu d’une intersection: échanges rapidement discontinués par la police de Montréal), et la série Standard (cycle d’interventions inspirées des silences commémoratifs officiels, visant entre autres à observer trois minutes de silence pour les victimes de politiques domestiques et étrangères de chaque pays du monde selon une liste alphabétique). Interrogeant les relations de pouvoirs politiques et institutionnels à travers, notamment, le rôle des médias dans notre société, Éric Létourneau est un agitateur tranquille, un pirate de la conformité: il scrute et s’incruste entre les lignes de la norme pour, subtilement, en dévoiler les lacunes.

 

Les démarches des quatre artistes – conférenciers-ères, qui semblent s’inscrire en même temps dans le politique et le poétique, interrogent les codes et transgressent les frontières de l’espace public, où se confondent l’art et la vie : ils et elles explorent la création qui, en somme, «ne peut se placer que dans les interstices des règlements», comme le souligne Martine Neddam.

 

Chloë Charce, juillet 2008