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un retour sur : Andrea Cavagnaro - Tout amour est puissant

Andrea Cavagnaro
un retour sur :  Tout amour est puissant

(intervention)

L’intervention a été réalisée du 5 au 23 mai 2008 à la Mission communautaire Mile-End au    99, rue Bernard Ouest. L’intervention est toujours en place.

Nappe de table et motif de fruits comme tissus d’habillement immobilier; esthétisme kitsch, mais aussi relationnel : Tout amour est puissant d’Andrea Cavagnaro cherche à problématiser la dichotomie entre l’espace public et privé tout en incitant à une réflexion quotidienne sur l’échange et le partage, sur l’excès et la carence.

Échelonnée du 5 au 23 mai 2008, l’œuvre a pris forme dans un travail progressif nécessitant de la part de l’artiste une minutie propre aux techniques du design vestimentaire. Dans un processus nécessitant des observations, des calculs, des consultations avec le Service de prévention des incendies ainsi que des ajustements aux intempéries, l’intervention en est venue à terme après avoir recouvert la façade de la Mission communautaire du Mile-End avec de la nappe de table. Telle une névrosée, explique-t-elle métaphoriquement, il s’agit d’abord d’annoter les moindres détails dans un petit carnet, ainsi que différentes réflexions qui en découlent. C’est ainsi que, ruban à mesurer au cou, elle se penche sur le médium de la nappe de table en vinyle afin de lui donner une coupe sur mesure. Bien entendu, chaque pièce nécessite son propre patron.

Autodidacte et formée par un passage à l’université de Buenos Aires en design industriel, Cavagnaro a travaillé dans l’industrie de la mode et du cinéma. Elle s’est d’ailleurs approprié les instruments et les procédés propres à ces disciplines pour mettre en œuvre dans des villes d’Amérique du Sud des interventions publiques utilisant divers tissus et textiles. En 2002, appelée par l’assemblée du quartier Palermo de Buenos Aires, elle a sortie sa pratique du contexte de galerie afin de redéfinir l’environnement social de l’après crise socio-économique en Argentine. L’esthétisme et les matériaux adoptés cherchent, depuis lors, à déstabiliser, voire détourner, l’imagerie urbaine du quotidien. Cavagnaro affirme que l’image est la clé à la subjectivité des individus et qu’en modifiant les habitudes visuelles, les réactions s’avèrent multiples et spontanées. Ses œuvres font appel à l’intimité de quiconque les aborde, tout en problématisant les questions d’ordre social et politique.

À propos de l’art public, l’artiste soutient l’idée qu’il s’agit d’un art qui pose un paradigme différent, une approche divergente du concept d’exposition tout en proposant une relation distincte entre les créateurs et la communauté. Décidément, si l’on retient les mots de Nicolas Bourriaud, « l’art est un état de rencontre1 ». Ainsi, lorsque Cavagnaro réalise Tout amour est puissant, en collaboration avec la Mission communautaire du Mile-End, le contexte dépasse la simple fonction de canevas. L’œuvre interpelle d’abord les passants et le public en aguichant l’œil. En général, on aime. On sourit, on regarde longtemps et on en parle. Une dame du quartier avoue même n’avoir jamais remarqué le lieu avant l’intervention. Cela permet de réfléchir non seulement sur nos habitudes visuelles, mais aussi sur l’environnement même de l’œuvre et de la Mission. Celle-ci est maintenant couverte de motifs de fruits aux teintes variant entre l’orangé, le brun et le vert, rappelant, entre autres rôles, celui de procurer de la nourriture à ceux dans le besoin tout en créant un lieu de rencontre quotidienne, comme le fait la table à manger. L’intérieur abrite également une production artistique reliée à l’œuvre comme des tables recouvertes des mêmes motifs qu’à l’extérieur ainsi que certains collages de matériaux similaires épelant des mots qui rappellent les caractéristiques de l’interaction.

En abordant la réflexion sur le contexte, on notera alors l’énergie positive que l’on retrouve au sein de l’organisme. La relation générée par l’amour de son prochain relie les intervenants bénévoles aux différents citoyens qui font appel à leurs services et se reflète dans l’amour du partage et de l’échange. Tel un potlatch chez les Premières nations, l’environnement direct de la Mission est, grâce à l’amour, dynamiquement puissant dans la mesure où le troc et les services sont produits en échange ouvert. Cependant, le sens de la phrase où « tout amour est puissant » contient également un propos politique dans la mesure où l’existence de la Mission évoque en elle-même les inégalités qui subsistent dans le monde du capitalisme.

En somme, l’œuvre de Cavagnaro s’inscrit dans un rapport quotidien avec les passants et rappelle aussi les mots de Marie Fraser où «être mobile [être passant] instituerait donc aujourd’hui un autre rapport aux territoires de l’art, jouant subtilement à déplacer les frontières entre lieu et non-lieu.2 »

Jean-Philippe Luckhurst-Cartier, mai 2008

1 Nicolas Bourriaud, Esthétique relationnelle, Dijon, Presses du réel, coll. Document sur l’art, 2001, p.18.

2  Marie Fraser, « Des lieux aux non-lieux – de la mobilité à l’immobilité », Lieux et non-lieux de l’art actuel, Montréal, Éditions Esse, 2005, p. 167.